Nitharshini MATHYALAGAN
Cuisine srilankaise
Paris

SPÉCIALITÉ  •  Curry de poulet et riz basmati

Portrait

PROPOS RECUEILLIS PAR HENRI ROUILLIER POUR L’OBS, LE PLUS

 

J’ai quitté le Sri-Lanka en 2007, à cause de la guerre opposant le gouvernement cinghalais et les indépendantistes tamouls. Ma fille avait six mois, mon mari et moi sommes partis avec elle pour la Malaisie, à Kuala Lumpur, où nous avons obtenu le statut de réfugiés et sommes restés une dizaine d’années.

FUIR LE SRI LANKA POUR LA MALAISIE 

Là-bas, la vie n’a pas toujours été facile, même si nous avons toujours été soutenus et aidés par les Malaisiens que nous avons rencontrés. Nous n’avions pas vraiment le droit de travailler, mon mari était donc payé au noir et gagnait suffisamment pour que nous puissions avoir une maison. Par ailleurs, on n’avait pas accès au système scolaire classique, il fallait donc payer pour que ma fille puisse aller à l’école privée.

Je me suis rapidement demandé ce que je pourrais faire pour gagner de l’argent depuis chez moi, avec le minimum de logistique. J’avais une cuisine et un four, c’est comme ça que je me suis mise à la pâtisserie. Avant de me lancer, je ne savais pas cuisiner, je regardais surtout mon mari et ma mère.

En Malaisie, j’ai pris des cours et je me suis formée sur internet. C’est comme ça que j’ai lancé un petit business à la maison : les clients venaient commander des gâteaux directement chez moi, ils repartaient avec. J’ai commencé avec un ou deux clients par jour, pas plus. C’était très difficile, je n’avais qu’un tout petit four qui s’ouvrait sur le dessus, ce n’était pas pratique. J’avais besoin d’argent pour pouvoir développer l’activité.

POUR MONTER MA PÂTISSERIE, JE SUIS PASSÉE PAR LE MICRO-CRÉDIT

En tant que réfugiée, je me suis tournée vers le PNUD (le programme des Nations unies pour le développement) parce que j’avais besoin d’un peu d’aide. Je savais qu’ils avaient des programmes de micro-crédit et de soutien à la création d’affaires à destination des femmes pauvres et des réfugiées. C’est comme ça qu’ils m’ont présenté l’ONG Tech Outreach, dont c’est la principale activité.

J’ai passé un entretien avec une des responsables de l’organisation, elle m’a questionnée sur mes motivations, sur le profil des clients que j’avais déjà et sur les besoins de financement que j’avais. À ce moment-là, je voulais simplement acheter un four plus grand et plus pratique.

Elle a proposé de me prêter 2000 ringgit (environ 420 euros), que je lui rembourserais grâce à mon chiffre d’affaires à venir. Il n’y avait pas d’intérêt. 2000 ringgit, ça m’a semblé être une grosse somme pour démarrer. J’en ai accepté la moitié, ça correspondait au montant dont j’avais besoin pour les frais immédiats.

En parallèle, j’ai pu suivre grâce à eux des formations en création et gestion d’entreprise, en réglementation alimentaire et en droit. Tout ce qui me permettrait de pouvoir développer mon entreprise. Comme ça, j’ai pu continuer à vendre mes gâteaux, ça marchait bien.

À LA FIN, J’AVAIS ENTRE 300 ET 500 CLIENTS PAR JOUR

Au bout d’un moment, les besoins de mes clients – qui étaient de plus en plus nombreux – ont commencé à changer. Il n’était plus seulement question de pouvoir acheter de bons gâteaux, mais aussi de jolis emballages. Je n’avais clairement pas les moyens d’acheter ces fournitures, je suis donc retournée voir la responsable de Tech Outreach, qui m’a prêté les fonds manquants. Elle a bien vu que j’étais motivée, efficace et que je pouvais rembourser à terme.

Ça m’a fait très plaisir de me sentir soutenue. Ce business – j’étais aussi traiteur – me permettait de travailler de chez moi, de m’occuper de ma fille et de ma maison en même temps, c’était l’idéal. Au bout de neuf ans, je voyais entre 300 et 500 clients tous les jours. Et puis un jour, j’ai dû m’en aller.

J’AI FINI PAR QUITTER LA MALAISIE, SANS MON MARI

En tant que réfugiés, mon mari et moi avons candidaté à un programme de réimplantation du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Nos dossiers ont été traités comme si nous n’avions pas de lien particulier, comme si nous étions étrangers l’un pour l’autre. Mon dossier a été retenu par la France, parce que j’avais déjà des proches qui vivaient en Europe, notamment en Allemagne. Mon mari, lui, a dû rester en Malaisie.

C’est ainsi que je suis arrivée en France, en décembre 2015. Ça a été un vrai choc. En Malaisie, en tant que femme, je n’avais le droit de rien faire en mon nom. Ici, France Terre d’Asile s’est occupée de moi et de ma fille immédiatement. J’ai senti tout de suite que j’étais considérée, c’est comme si on m’avait rendu mon identité.

J’ENVISAGE L’AVENIR SEREINEMENT

Ma fille avait huit ans quand nous sommes arrivées. Aujourd’hui, elle est en classe de CM1 dans une école publique. Je mesure la chance que j’ai de pouvoir la faire profiter du système scolaire français gratuit.

De mon côté, je continue dans la pâtisserie et j’envisage désormais sérieusement de monter ma propre entreprise en France, après une formation en pâtisserie française. Je travaille déjà avec l’entreprise Meet My Mama, une start-up qui valorise les savoir-faire culinaires de femmes migrantes et réfugiées, lors d’événements particuliers ou professionnels.

J’envisage l’avenir sereinement. J’ai appris il y a quelques temps que la France avait retenu le dossier de mon mari. À l’heure où ces propos sont recueillis, il vient de descendre de l’avion. On ne s’est pas vus depuis deux ans, j’ai hâte de le retrouver.

Propos recueillis par Henri Rouillier.